AVEC LE TEMPS

Voici dix ans cet été que Léo Ferré, est mort. Dix ans déjà qu’il s’en est allé chanter au diable ou au bon Dieu ses curieux refrains si poétiques, dix ans qu’on cherche à l’oublier, dix ans aussi qu’il a sombré dans le purgatoire médiatique.

La voix de Ferré s’est tue et avec elle ce sont des quantités de poètes, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Rutebeuf, Apollinaire, Aragon, qui ont déserté les ondes de nos radios et de nos télévisions qui, Audimat oblige, préfèrent la nullité militante de « Star Academy ». Ferré était la voix de la poésie, celle qui descend dans la rue, celle qu’on écoute psalmodier un singulier éloge à la beauté, celle qui fait qu’on est un petit peu moins seul dans un monde mis à sac. Il les aimait, les poètes, ces drôles de type qui traversent la brume avec des pas d’oiseaux. Il les avait convoqués dans les salles de spectacle, sur scène, pour les faire sortir de la confidentialité où notre siècle tient la poésie depuis si longtemps. Que voulez-vous, l’illettrisme culturel règne sans partage dans les émissions grand public. « La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe», annonçait-il.

Après des débuts de vache enragée, après deux décennies de passage dans les « beuglants » où le succès ne vient pas, grâce à Mai 68, Ferré avait été promu « poète anar » au cimier des années septante. Tout de noir vêtu, rigide devant son microphone, les bras ballants, le visage de parchemin auréolé de cheveux blancs, Ferré c’était la musique et le verbe, la mémoire et la mer, l’émotion et la colère, la tendresse et la violence. Le désespoir poétique aussi. Ce provocateur à la sensibilité à fleur de peau qui a séduit un vaste public mi-intellectuel, mi-anar, le public de ceux qui pensaient qu’on ne pouvait pas vivre sans poésie, ce bourru généreux qui regardait toujours au-dessus de la boue, a été le lointain compagnon de plus d’un qui aimait la bonne chanson française.

Partis Bref, Brassens, Barbara ! Parti Bécaud, et Piaf, et Trenet, et Montand. Mais il est vrai qu’on entend parfois, miraculeuse, l’une ou l’autre chanson de ces géants de la chanson à texte. De Ferré, on n’entend presque plus rien. Si, à la dérobée, on ose néanmoins s’aventurer dans ce monde de mots lancés en bouquets, le présentateur se croit obligé de s’excuser auprès de l’auditeur parce qu’il présuppose qu’il ne va rien comprendre si on lui répète autre chose que « Je t’aimeueueu, Je t’aimeueueu… ». C’est l’intelligence et la sensibilité qu’on assassine en qualifiant de « géniaux » les murmures de Carla Bruni ou de « forts » les miaulements de Céline Dion.

Léo Ferré avait composé des chansons qui ont accompagné les joies et les tristesses de nombreux amateurs de musique et de mots. On se souvient de la Chanson du Mal aimé, de Beethoven qui sanglote vers la neuvième, de Bach associé à de plus simples compositions. Ferré aura été une grande présence en même temps qu’un viatique, un passeur de sens à la sensibilité juste et précise. Il a marqué un public attentif, un public qui s’accordait à sa voix de tendresse. Quelle catastrophe ce serait d’être marqué par… Sheila ou Garou !

Dix ans que Léo Ferré est mort, dix ans qu’il est allé retrouver ses amis intimes, qui vivent de leur plume ou qui ne vivent pas, mais qui savent mettre des couleurs sur le gris des pavés.

Thank you, Ferré !