L’adieu à Maurice Chappaz

Les livres nous écrivent

“Le livre de C”

 

Dans l’allocation que Maurice Chappaz prononça lors de la réception du prix Rambert, en 1953, il affirme que « plus on sera privé d’une certaine paix, plus on comprendra que le simple fait d’exister est lié à la Grâce ». C’est cette Grâce que, depuis ses débuts, le poète a tenté de dire avec une obstination montagnarde, c’est cette Grâce qu’il a tenté de surprendre à son jaillissement naturel, celle qu’il a traquée dans les sous-bois, à la pointe de l’arbre, à l’envol du rouge-gorge, au chant du grillon, dans le murmure des neiges ou des sources, au profond des mousses odorantes, derrière les buissons, dans les fourrées, au creux du fleuve — le haut fleuve aujourd’hui corseté dans sa plaine —, dans les sonnailles du vent, cette Grâce même qui se donne avec le plus de force dans le mystère de la Création. Si Chappaz a usé sa vie sur tous les sentiers de la haute vallée du Rhône, s’il a changé de refuges à tant de reprises, s’il a pèleriné un sac sur le dos à travers les glaciers, les lacs et les sources pour aller rôder du côté du plus culminant, il est resté fidèle à une belle et grande intuition dont chacun de ses livres établit l’appartenance : c’est au danger des images que la recherche d’un bonheur impossible trouve sa moins chimérique prétention.

Ainsi Maurice Chappaz, à pas de loup, s’en est allé rejoindre aujourd’hui celle qui, de sa propre confidence, était « la merveille de sa vie », sa compagne en écriture, Corinna Bille. Il est passé ailleurs en choisissant de tout laisser immobile derrière lui, et il est monté comme une bulle de lumière dans le ciel limpide du Valais, ce Valais de la Dixence, ce Valais des grandes journées de printemps, ce Valais des éclatants piliers de neige. Le voilà à présent dans le ciel valaisan qu’on ne commence à bien voir que lorsqu’on en est éloigné. « Au milieu de mille soucis, ce voyage s’arrêtera et je descendrai quelque part dans la nuit », avait-il prédit peu après la mort de Corinna. Le chagrin passé, a-t-il imaginé que c’est dans la lumière qu’on descend lorsqu’on est poète, dans la lumière toujours plus limpide qu’il n’a cessé de rechercher.

On reste intrigué : pourquoi écrire un deuxième livre lorsqu’on en a déjà écrit un premier ? Et un autre peut-être ? Et un autre encore ? Parce que, dans cette sorte de travail, on ne va pas longtemps sans remarquer que ce sont les livres qui nous écrivent. Alors, bien sûr, un seul ne suffit pas, rien n’est encore cristallin et, restant là, on aurait le sentiment d’en être encore au brouillon. Peu à peu, comme on élève une transparente muraille de mots, de phrase en phrase, de livre en livre, Chappaz s’est hissé jusqu’à lui-même : il a accepté de rejoindre la pureté qu’il a tant recherchée, il a décidé de devenir celui qu’il était petit enfant déjà : une plume, moins qu’une ombre qui se hausse imperceptiblement. Ainsi sont métamorphosés ceux de nos bien-aimés dont on a su parfois apercevoir le visage. Ce vieux bonhomme à moustache blanche qui s’en va sous son chapeau, ayant accompli ici sa part de l’inconnu, ayant bâti jour après jour sa maison de verbes, suggère à ceux qui restent d’impossibles évangiles.

L’Évangile d’un Valais éternel, voilà ce qu’a écrit Maurice Chappaz. Rilke lui-même, avec cette fulgurance de poète rompu à rendre l’essentiel, en avait déjà dit la nature cryptée : «Pays silencieux dont les prophètes se taisent, pays qui prépare son vin ; où les collines sentent encore la Genèse. » Il y a, hors de portée des sonores et des nuisibles, un pays sous l’écorce, un Éden. Le monde est un, et c’est à ce pays profond que Chappaz, sa vie durant, a voulu rendre des comptes, à lui et à lui seul. C’est ce pays qu’il a tutoyé, interrogé sans cesse, rudoyé aussi, ce pays intérieur et fragile où l’homme au pas pesant déambule à longueur de soûleries, de prières ou de poésies, qu’importe.

On ne va pas au Valais comme disent si mal les songe-creux, on va en Valais. Car on sent bien qu’il s’agit d’une pénétration. Passé Saint-Maurice, on s’enfonce dans le domaine de Chappaz. C’est là d’ailleurs, au seuil de son domaine, que lui-même a commencé son vagabondage, dans ce collège qui apprenait jadis aux jeunes à entendre des appels. Si vous faites halte à Saint-Maurice et que vous levez les yeux vers le rocher, à mi-hauteur, là où cessent les arbustes et où commencent les rêves, son nom s’étale en larges lettres : « VIVE CHAPPAZ », ostensible approbation des collégiens au défenseur d’un Valais qu’il voulait épuré de ses promoteurs véreux. Saint Chappaz, de ses yeux légèrement bridés, malicieux et parfois coléreux, veille sur l’internat, et j’aime assez penser que ce nouveau patronage est celui d’un veilleur de nuit.

Domaine de Chappaz, mais c’est aussi un testament qu’il laisse, celui du Haut-Rhône. «Je séjourne, y lit-on, là où le monde a ses bornes salées de solitude. » Et plus loin : « Nulle contrée ne peut m’être un nid, qui n’aurait cette amertume et cette épice de violette. » Peu de Valaisans ont su dire avec cette force à la fois l’enracinement dans une terre aux pierres fortes, le lent frottement du corps aux végétaux et aux minéraux et, du même élan, cette volonté de s’en évader car « notre esprit est la proie des vents et des hyades célestes ». Peu de Valaisans, qui pourtant ont si fortement ressenti la contradiction d’être des méridionaux des glaciers, sont parvenus à dire cette osmose testamentaire. Tout le testament de Chappaz s’inscrit entre les bornes électriques de ces pôles opposés.

« Nous sommes voués au désert », prétendait l’anachorète du Châble. Sa voix pleine et ronde s’est tue aujourd’hui, l’abîme ne remue plus en elle. Sans cette voix à l’accent chantant, c’est une bande de désert supplémentaire qui gagne sur la frontière des vergers. Là-haut, un pli de sable stérile est venu s’abattre soudain sur les plus hautes lignes du vignoble. On voudrait en vain le faire reculer. Et puis, après tout, qui sait si là-bas où son voyage le déposera on est aussi embarrassé de frontières que chez nous ?

Car Chappaz a maintenant rejoint son Asie intérieure, cette Chine blanche, métaphorique emblème de son rêve édénique, ce paradis qu’il a si longtemps scruté de ses yeux de vagabond, braqués vers l’origine. Le hiéroglyphe de sa destinée, tout au bout de la route, a fini par faire sens. Allez ! Maurice ! Bienheureux les lacs !

— Qui c’est celui-là qui passe ? demandent les lavandières célestes courbées sur leur bassin.
— C’est Chapp’, tu le vois bien, ce fainéant de poète !
Elles savent d’instinct, émouvantes lavandières penchées au bassin des ophélies, que les poètes tout comme les eaux du Rhône, passent toujours mais ne s’en vont jamais. Ainsi, comme il a fait semblant de mourir, faites semblant de pleurer.